Conclusion

     Juste après l’incendie, les déclarations qualifiant cet événement de « drame » se sont multipliées. Le véritable drame est de vivre traqué, dans la crainte permanente d’être arrêté, enfermé, expulsé. Que de nombreuses personnes soient acculées à choisir le suicide et l’automutilation comme portes de sortie de la rétention, qu’il y ait de plus en plus d’arrestations et d’expulsions, là se situe le vrai drame. Dans cette logique, l’incendie de Vincennes représenta une bouffée d’air.

L’amélioration des conditions de rétention ne pourra pas rendre l’atmosphère plus respirable. Des conditions prétendument plus humaines ne pourront supprimer les raisons de la révolte. Lorsque les souricières légales et administratives se sont refermées les unes après les autres, il ne reste plus que l’attente. On ne peut pas vivre dans l’attente de l’expulsion, dans l’attente de voir son nom affiché sur la liste des vols, dans l’angoisse d’entendre son nom appelé dans les haut-parleurs, dans la crainte de voir les flics débarquer dans sa chambre. Dans ce contexte, le seul moyen d’en sortir, c’est la révolte.

Présenter les choses comme un drame ou accuser des éléments extérieurs d’être responsables de l’incendie, c’est nier la capacité de révolte des retenus et les déposséder de la portée de leur action. En se révoltant, ils échappent à la condition de victime : ils ne sont plus les bons sans-papiers qu’on choisit d’aider parce que travailleur, étudiant ou chargé de famille. Se révolter, c’est se réapproprier un moment son destin.

L’incendie de Vincennes a eu des répercussions immédiates. De nombreux retenus du centre n’ont pas été expulsés. En temps normal, 50 % des sans-papiers placés en rétention sont reconduits à la frontière. Moins de 10 % des retenus présents le jour de l’incendie l’ont été. Parmi les 100 retenus transférés à Nîmes, sept ont été expulsés.

L’incendie de Vincennes a enrayé la machine à expulser : 280 places en rétention en moins, c’est concrètement moins de sans-papiers enfermés chaque mois. On a pu constater durant l’été qui a suivi l’incendie qu’il y a eu moins de rafles à Paris. Aux audiences du JLD au tribunal de grande instance de Cité, cinq personnes étaient inscrites chaque jour, contre une trentaine habituellement.

En trente ans de lutte sur la question de l’enfermement des sans-papiers, jamais une campagne ou une action n’avait eu une telle portée, tant d’un point de vue concret que symbolique. L’État l’a bien compris et cherche des boucs émissaires parmi les retenus. Il s’agit de faire des exemples. À ce jour, nous savons que cinq retenus ont été inculpés suite à l’incendie. Parmi ces cinq personnes, quatre sont en prison, la cinquième est recherchée. Il y en a peut-être d’autres. À l’extérieur également, durant ces six mois de lutte, la répression a été sévère (arrestations, gardes à vue, procès, emprisonnements). Certains continuent à en faire les frais.

Quatre mois après l’incendie, un premier centre de 60 places ouvre au même endroit. Deux autres, de taille identique, doivent être construits ultérieurement. Ces centres ont une capacité moins importante dans un souci de mieux contrôler les retenus.

À Vincennes comme ailleurs, les brimades et les tabassages sont le quotidien des retenus. Et la lutte continue. Des grèves de la faim sont régulièrement entamées. Le samedi 2 août, les bâtiments 1 et 4 du Mesnil-Amelot prenaient feu. Les retenus manifestaient en criant « liberté ».

Pour nous, il ne s’agit pas d’aménager l’enfermement pour le rendre plus humain. Il ne s’agit pas non plus d’améliorer les conditions d’expulsion pour qu’elles se fassent dans le respect et la dignité. Encore moins de réclamer des critères de régularisation qui ne profiteront qu’à quelques-uns en excluant tous les autres. Nous continuerons à combattre la machine à expulser, son idéologie, ses pratiques, et bien évidemment le système d’exploitation capitaliste dans lequel elle s’inscrit.

La seule alternative à la rétention, aux expulsions, aux arrestations, c’est la liberté. Liberté de circuler. Liberté de vivre là où l’on veut avec qui l’on veut. Liberté qui ne saurait être suspendue à un bout de papier.

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