15 mai 2008 – 16 mai 2008

     Un doute a été soulevé quant à la véracité des témoignages ou plutôt leur caractère orienté. On ne nous a pas reproché un manque d’impartialité à l’égard des agissements de la police, si violente et humiliante qu’on peine à y croire. Non. La mise en question des paroles publiées est intervenue à propos du regard que les retenus portent sur la Cimade. Ils ont le sentiment que cette association fait partie du centre, de son organisation, qu’il faut s’en méfier. Ces paroles posent problème parce que depuis plusieurs mois, la Cimade est attaquée par le gouvernement qui préférerait travailler avec des associations plus dociles. Pour autant, faut-il s’empêcher de réfléchir aux contradictions, aux ambiguïtés, aux effets pervers de sa présence dans les centres ? Que la Cimade soit parfois utile aux retenus pour faire valoir leurs droits individuellement ou collectivement, nous le pensons. Que parmi les employés de la Cimade, certains prennent pleinement le parti des retenus, nous n’en doutons pas. Mais nous ne doutons pas non plus que certains de ses employés intériorisent les cadres d’analyse et de perception de l’institution répressive, et s’intéressent aux retenus les plus dignes, les plus crédibles, les plus susceptibles de « s’en sortir » et surtout ne prennent pas les précautions nécessaires concernant la non-divulgation de la nationalité des retenus. La Cimade n’a pas pour objectif la fermeture des centres de rétention mais une meilleure gestion, plus humaine, plus humanitaire de l’expulsion des étrangers. Elle voudrait que cela se passe bien et contribue à travers ses rapports et sa présence dans les centres à ce que cela se passe mieux. Mais on aura beau améliorer la nourriture, diminuer la taille des centres et permettre à tous les retenus de faire valoir les droits qui leur restent, on obtiendra peut-être une diminution des actes de révolte mais sûrement pas une diminution des expulsions.

Jeudi 15 mai

« Nous nous sommes d’abord retrouvés entre Africains de l’Ouest pour discuter de la situation dans le centre et de la politique menée contre les immigrés. Nous avions l’idée d’informer les associations. Le 1er mai, on a tenu une assemblée générale pour un mouvement de grève de la faim illimitée. On a parlé à toutes les communautés. Un Congolais et moi, on a rédigé une pétition avec nos revendications. Elles demandaient la libération de tous, l’arrêt de toutes les procédures, des dédommagements, une assistance médicale pour la grève de la faim, un accès aux médias… Pour moi, les centres de rétention sont des camps de concentration, je ne vois pas la différence. On nous enferme parce qu’on est étrangers, comme dans des camps de concentration. Ceux qui signent la pétition commencent la grève de la faim. 120 retenus l’ont signée, mais on a décidé que 20 personnes ne feraient pas la grève car elles sont malades. Les tentatives de suicide surviennent souvent lorsque les détenus craignent d’être expulsés. Parfois, cela marche. Mais ce n’est pas une méthode. Vous vous rendez compte de ce que certains sont obligés de faire pour tenter d’éviter l’expulsion ? Le pire est qu’on ne leur laisse pas le choix. Tout le monde se raconte les trucs qui marchent et ne marchent pas. Le fait que certaines personnes se soient mutilées et n’aient pas été expulsées encourage d’autres personnes à faire la même chose. C’est un cercle infernal de désespoir. Moi, je ne suis pas d’accord. Je pense qu’on ne peut pas mettre notre vie en danger. On doit trouver d’autres moyens. Depuis que je suis au centre, il y a eu au moins 10 personnes, toutes communautés confondues, qui se sont coupé les veines, entaillé les bras, les jambes, qui ont avalé des lames de rasoir ou des clous. Un mec a préparé et avalé une potion à base de savon… Le problème de division entre les communautés est réel. Les flics poussent à cela, ils sabotent les mouvements de solidarité. Ils essaient d’être amis avec des retenus et leur demandent d’être dociles, tranquilles. Ils pratiquent le chantage. Souvent les flics qui parlent arabe vont parler aux Arabes. Ils disent de ne pas écouter les Africains. Il y a parfois des bagarres encouragées par les flics. Mais le plus gros problème avec les communautés, c’est la barrière de la langue, notamment avec les Chinois et les Hindous. Dans le mouvement, on a fait une erreur, on aurait dû nommer un ambassadeur par communauté afin de mieux communiquer entre nous. Parfois on essaye de s’opposer aux expulsions. Souvent quand les gars nous ont vraiment émus avec leur histoire. Un Pakistanais nous a dit que sa vie était gravement menacée dans son pays. On a essayé d’empêcher l’expulsion, mais les flics ont appelé des renforts. On n’a rien pu faire. Les flics nous questionnent souvent. Ils tournent régulièrement dans les chambres. Ils ne nous laissent jamais tranquilles. Parfois, il y a des gars qui viennent quelques jours, ils tournent dans les chambres et posent plein de questions. Ils sont libérés sans qu’on sache comment, je pense que ce sont des flics. Quant à la Cimade, la première chose que te disent les autres détenus, c’est qu’on ne peut pas leur faire confiance. C’est vrai car elle ne fait rien pour t’aider et te dissuade de lancer un quelconque mouvement de protestation. C’est à cause d’eux que plusieurs personnes ont été expulsées car ils ont donné leurs passeports. C’est le cas d’un jeune Tunisien qui était en France depuis quinze ans. J’ai demandé des contacts de médias à la Cimade, ils ont dit qu’ils n’en avaient pas. Ils ne m’ont pas donné les articles de presse sur le mouvement comme je leur avais demandé. Ils veulent toujours calmer les choses. Forcément, les articles de presse donnent du courage aux retenus pour continuer. Parfois, ils ont un discours pire que la police. »

Vendredi 16 mai

« Nos droits ne sont pas respectés. Quand il s’agit d’aller chez le médecin, recevoir une visite, aller à un rendez-vous à la Cimade, c’est tout juste s’ils nous appellent. Parfois, on n’entend même pas notre nom. Alors que pour passer devant le juge ou pour nous expulser, ils n’hésitent pas à venir nous chercher deux heures avant. Ils vont jusqu’à ouvrir toutes les portes des chambres alors qu’ils savent pertinemment où nous nous trouvons. Les gens sont mal informés. Quand la Cimade est fermée, la procédure de recours au jugement est entachée. Nous n’avons que vingt-quatre heures pour faire appel de la décision de justice qui nous maintient en rétention. La Cimade est seulement ouverte de 9 heures à 13 heures 30 et de 14 heures à 17 heures. Elle est fermée le week-end. Moi, je sais faire les appels mais si nous ne pouvons pas accéder au fax, les recours ne peuvent pas être envoyés à temps. La pression psychologique et physique est énorme et permanente. Si on ne présente pas notre carte de retenu, on peut être violenté. Un jeune homme faisait du sport dehors à 6 heures du matin. Un policier est venu lui demander sa carte. Il lui a répondu qu’il l’avait laissée dans sa chambre. Le policier l’a attrapé par la nuque et l’a poussé au sol en l’insultant. Ils ne sont pas polis avec nous. Ils nous disent qu’on n’a rien à faire en France. Et que si on vient ici, on doit se plier aux règles du jeu. On leur répond qu’on ne se plie pas aux rancœurs et à la haine. Pour moi, on est une sorte d’expérimentation pour l’école de police. Ils font des expériences sur nous. Et puis il y a les chiens de l’autre côté du centre, ils aboient toute la nuit, comme si c’était un disque, c’est insupportable. Ce soir, on va organiser une assemblée avec les gens qui viennent d’arriver. On va les informer du règlement, des conditions de vie dans le centre et du mouvement. »

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