3 juin 2008 – 12 juin 2008

     Il nous arrive de converser plusieurs jours, voire plusieurs semaines avec un même retenu jusqu’à sa libération ou son expulsion. Dans ce cas, nous lui demandons de nous présenter d’autres retenus avant son départ. Ces derniers jours, nous avons perdu tout contact avec l’intérieur du centre. Alors nous appelons les cabines téléphoniques. Un retenu répond. Nous ne le connaissons pas, il ne nous connaît pas. Nous nous présentons comme des individus solidaires de la révolte de Vincennes et nous lui expliquons notre démarche. Nous devons nouer en quelques mots une difficile relation de confiance dans un contexte d’enfermement, de peur, d’ennui, d’attente, de déprime… En ce moment, une rumeur circule disant que nous sommes des flics. Tout le monde est méfiant. On réussit quand même à parler avec un retenu engagé dans un collectif de sans-papiers.

Mardi 3 juin

CRA 2. « Aujourd’hui, on fait la grève de la faim, on ne va pas manger. On a décidé hier soir, on s’est réunis dans la cour. La grève commencera vraiment ce midi. Tous les prisonniers ont décidé de ne pas manger. On a fait une liste et chacun a noté son nom et a signé. On n’a pas écrit de texte. On a juste écrit au-dessus des signatures : “On ne mange pas.” »

Mercredi 4 juin

Ce mercredi, pour protester contre les événements d’hier, les retenus se sont rassemblés devant la porte du centre et ont scandé le mot « liberté ». Ils ont dressé une liste avec noms, prénoms et signatures. Ils dénoncent les problèmes suivants :

insultes des policiers envers la religion ;

maltraitances et provocations ;

absence de médecins ;

horaires d’ouverture de l’infirmerie ;

agressions de policiers envers les retenus ;

utilisation de la force et la violence quand ils viennent chercher quelqu’un pour l’amener à l’aéroport ;

nourriture mauvaise, périmée, pas hallal ;

absence de responsable à qui parler.

Jeudi 5 juin

CRA 2. « Ce midi, dans le réfectoire, des retenus ont refusé de manger parce que la nourriture est dégueulasse. Les flics sont venus avec des casques et ont tapé plusieurs hommes. Deux personnes sont en ce moment en isolement et menottées. On a écrit un texte que l’on va donner au chef de brigade et puis on va le photocopier pour le donner à la Cimade et aux flics. On a des contacts avec le CRA 1, on sait qu’ils sont en grève de la faim depuis deux jours. Dès que les bureaux de la Cimade ferment, les policiers commencent à insulter les gens et à leur casser la gueule. Deux personnes ont avalé des lames de rasoir aujourd’hui et sont parties à l’hôpital. »

CRA 1. « On est en grève de la faim depuis trois jours environ. On est une grosse majorité à faire la grève. On a écrit un texte et on a envie de le communiquer aux journalistes. Si les gens à l’extérieur ne savent pas qu’on fait la grève, ça ne sert à rien. »

Dimanche 8 juin

CRA 1. «  Il y a toujours la grève de la faim. La moitié des retenus la font, l’autre moitié des retenus mange. Tous les jours, il y a des gens qui se battent. Tous les jours, il y a des gens qui sont malades. Aujourd’hui, donc, tout est normal. »

CRA 2. «  Ce matin, il y a un retenu qui a bu du shampooing, il a mangé des cachets, des lames de rasoir et il s’est tailladé le ventre. Il devait être expulsé aujourd’hui, on l’a envoyé à l’hôpital. Hier, je me suis fait taper par d’autres retenus, je suis parti à l’hôpital, on m’a mis des agrafes. Les retenus croient que j’ai balancé à la police le lieu où se cachait celui qui a disparu. Je suis logé du côté des chambres qui sont normalement réservées aux travestis. En ce moment, il n’y en a pas, mais il paraît qu’ils vont en ramener demain. Je vais devoir déménager et retourner de l’autre côté où dorment les gens qui m’ont frappé. Quand on est du côté des travestis, on ne mange pas dans le réfectoire avec les autres. On nous amène la bouffe dans un chariot. De notre côté, il y a une sorte de PlayStation avec un seul jeu de foot. »

Jeudi 12 juin

CRA 2. Côté transgenre. « Depuis dimanche, les policiers nous disent qu’on va devoir déménager parce qu’il y a des travestis qui vont arriver et que cette partie du centre leur est réservée. Mais on est jeudi et aucun travesti n’est arrivé. Je ne sais pas comment ils peuvent savoir autant à l’avance qu’ils vont arriver. Il y a eu une tentative d’évasion, le retenu s’est caché dans un égout. Après trois heures de recherches, ils l’ont retrouvé. »

CRA 1. « Je suis membre de la Coordination 75 des sans-papiers, je faisais partie de l’occupation de la Bourse du travail à République. Je m’occupais depuis le début de faire la nourriture pour tout le monde. Pendant que je faisais les courses à Barbès, j’ai été arrêté. J’étais en train de charger les courses dans la voiture. J’étais mal garé. Ce sont les mêmes policiers qui m’ont donné la contravention et qui ont contrôlé mon identité. »

« Au sein du centre, ceux qui nous gardent sont malins. Ils sont issus de l’immigration. Pour éviter qu’il y ait des accrochages, ils parlent arabe, bambara… Hier, quelqu’un a avalé beaucoup de pièces de monnaie pour échapper à une expulsion ; il est à l’hôpital. Tous les jours, certains mangent des pièces et du shampooing pour échapper à l’expulsion. Quand ils font ça, ils vomissent, ils ont très mal au ventre. Il faut attendre une ou deux heures avant d’être évacué. La police attend de voir si c’est vraiment grave. Ce sont les pompiers qui viennent chercher le malade. Certains reviennent après avoir passé une ou deux journées à l’hôpital, mais entre-temps, leur vol a été annulé. »

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