20 mai 2008 – 29 mai 2008

     Sur la grille de la passerelle depuis laquelle les retenus pouvaient communiquer avec les manifestants, les flics ont posé une bâche verte. Lors d’une visite, la police a suspecté que nous étions venus soutenir les grévistes, elle a interrompu le parloir. Après une fouille, ils ont retrouvé les fils de leurs chargeurs de téléphone coupés. Un autre jour, nous avons appelé plusieurs fois les cabines téléphoniques à l’intérieur du CRA. À chaque fois, nous avons eu droit aux mêmes réponses : « Ici, tout va bien. Tout le monde mange. La police est correcte avec nous. » Crainte de la police ? Réponses dictées par elle ? Nous n’en saurons rien. Ce qui est sûr, c’est que les autorités du centre s’emploient à limiter les communications entre les retenus et ceux qui les soutiennent. Comme nous, elles savent que dans cette relation entre l’intérieur et l’extérieur se joue le prolongement de la révolte.

Mardi 20 mai

« C’est le même produit qui sert de bain de bouche et qui désinfecte les plaies. Il est interdit de rapporter des médicaments dans le centre. Ceux qui sont malades ne peuvent pas se soigner. Un diabétique a été amené menotté à l’hôpital. Tout le monde a des boutons sur le corps, des allergies à cause de la nourriture. Ces derniers jours, il n’y a pas eu de réunion entre les détenus. Il est difficile de se rassembler, car il y a plusieurs nationalités, âges, mentalités. Il y a des gens qui ne parlent pas français. Le consul égyptien ne délivre pas de laissez-passer à ceux qui n’ont pas de passeport. Pour les Algériens, c’est le contraire. Je suis Algérien, je n’avais pas de passeport, j’ai donné toutes mes références et le consulat a délivré le laissez-passer. Le consul vient dans une salle spéciale qui lui est réservée. Pendant l’entrevue, il demande au détenu s’il a un avocat. Sinon, il lui donne le contact d’un avocat qui se fait payer environ 2 000 euros. L’avocat et le consul se partagent le fric entre eux et le consul ne donne pas de laissez-passer. Quand le détenu n’a pas de passeport, le consul doit chercher des infos dans son pays d’origine pour vérifier son identité, ce qui demande plusieurs jours. Mais il ne prend jamais le temps de faire ces recherches, il donne les laissez-passer très rapidement. Un Marocain qui ne veut pas rentrer au Maroc dit qu’il est Algérien. Le consulat algérien le reconnaît comme ressortissant. Une fois en Algérie, il se fait emmerder par les flics algériens puis, au bout d’un certain temps, il est renvoyé en France. »

Vendredi 23 mai

« Mardi dernier, j’ai reçu un appel d’un leader associatif représentant de la jeunesse malienne expatriée en France. Il a suivi la grève de la faim et la manifestation. Il veut me visiter. Il est solidaire du mouvement. J’ai demandé une visite confidentielle selon l’article 24 du règlement intérieur du centre, qui stipule que tout résident y a droit si les locaux le permettent. J’ai fait la demande soixante-douze heures avant. J’ai aussi demandé, selon l’article 20, à rencontrer un responsable du centre pour faire le point sur mon dossier. Les deux demandes ont reçu une fin de non-recevoir. J’ai réitéré la demande auprès de l’agent qui me conduisait au poste de visite. Elle m’a répondu avec un ton sec, discourtois et déplacé que je devais faire comme les autres. Elle était totalement ignorante du règlement. Elle a crié, elle s’est énervée. Elle a tout de suite pris la responsabilité d’annuler la visite. Une dizaine d’agents m’ont emmené en sortant les muscles et en criant. Ils m’ont conduit de force à l’accueil. Quatre policiers gantés m’ont assis de force. Ils m’ont insulté, menacé : “Tu vas voir si tu te rebelles, tu es à la base du mouvement…” J’ai été mis en isolement pendant trente minutes pour non-respect du règlement intérieur. Quand je suis sorti vers 18 heures, j’ai réitéré ma demande et je n’ai toujours pas eu de réponse à cette date. »

« Les chiens de la brigade canine aboient jour et nuit. Ils empêchent de dormir ceux qui ont les chambres de ce côté. Les projecteurs sont braqués en permanence sur les gens, dans le réfectoire et les chambres. Ils sont tellement puissants qu’ils traversent les vitres teintées. La lumière est trop forte pour regarder la télé. Les lits superposés craquent à chaque mouvement. Ça pousse à la crise de nerfs, à la perte de contrôle. Ma chambre est contiguë aux toilettes. Quand on touche au robinet du lavabo, ça fait du bruit comme un gros “boum, boum” qui dure. Les douches sont bouchées, les toilettes n’ont jamais été désinfectées depuis un mois que je suis là. Si on mange un repas équilibré à midi, il faut attendre le lendemain soir pour avoir un autre repas complet. Certains ne mangent que du pain, du lait et du fromage. Les musulmans sont obligés de renvoyer leur barquette et de se contenter de pain et de yaourt. Quand je suis arrivé, je pesais 70 kilos, j’en pèse 55 maintenant. Un ami est passé de 80 à 60. La plupart perdent un tiers de leur poids. Les chiens sont comme un CD qui tourne en permanence. Les êtres humains sont utilisés comme des sujets d’expérimentation pour l’école de police [qui est mitoyenne du centre]. »

« Deux eurodéputés et cinq médecins de la préfecture sont venus nous visiter. Avant la visite, ils ont fait un grand nettoyage. Les médecins de la préfecture ne nous ont pas adressé la parole, on leur a quand même parlé mais ils ne nous ont pas écoutés. Après la visite, ils ont commencé à remplacer les installations des extincteurs qui auraient pu servir à se pendre. »

« Il y a aussi la commercialisation des produits. On arrête des gens qui sont déjà pauvres et on les dépouille de leurs sous : les cigarettes sont vendues à 5,50 euros, la boisson coûte 1,50 euro, et le café 50 centimes. Tout un commerce est organisé autour des retenus. Ils donnent des somnifères pour endormir les gens qui vont être expulsés. Un Haïtien a d’abord refusé un vol. De retour au centre, on lui a proposé de prendre des médicaments alors qu’il ne l’avait pas demandé. Depuis, il ne mange plus à la cantine. Il ne mange que du pain et la nourriture des distributeurs. Sa rétention dure jusqu’au 24, il attend sa libération. »

« On a fait des assemblées d’information. 80 % des retenus ont été renouvelés depuis un mois. Il y a maintenant une majorité de Chinois et d’Arabes. On passe dans les chambres, la cour et le réfectoire et on propose une heure de réunion. À l’heure des repas, on sensibilise, mais il y a des difficultés. On se retrouve dans le réfectoire, on communique sur l’actualité, sur les actions à entreprendre et sur les droits. Quand on se réunit, il y a des policiers qui rôdent autour. Il y a un policier en civil qui se fait passer pour un prisonnier. On s’en rend compte parce qu’il rédige tous les soirs un rapport. Il sort et rentre comme il veut. Il a exceptionnellement un stylo, il se permet d’acheter quotidiennement les journaux à l’accueil. Le jour de la manif du 4 mai, il faisait diversion avec les policiers à côté du grillage où nous étions rassemblés. »

Jeudi 29 mai

CRA 1. « Les policiers sont partout, tout le temps. Quand l’alarme à incendie se déclenche à cause de la fumée des cigarettes, ils en profitent pour vérifier les chambres. Hier, c’est arrivé plusieurs fois. En ce moment, ils font des travaux à partir de 8 heures. Ils changent les ampoules et le système d’alarme. Ils refont la peinture dans quelques chambres. On ne parle pas avec les ouvriers qui font les travaux, ils sont entourés de policiers. Les gens du nettoyage font leur travail, mais après 10 heures, les toilettes et les douches sont à nouveau sales. Il y a 10 toilettes et 10 douches pour plus de 150 retenus. Les policiers sont passés pendant que je te parlais, mais ils ne sont pas restés. On m’a dit qu’ils ont frappé un retenu. Les policiers l’ont emmené dans leur bureau pour le frapper. Ensuite, ils l’ont envoyé dans l’autre centre. Il y a un endroit où on peut parler entre les deux centres à travers plusieurs grillages, soit directement, soit par téléphone. Ce sont d’anciens retenus qui communiquent les numéros. Dans le CRA 1, on ne peut voir l’extérieur à aucun endroit. Il y a des gens qui appellent depuis l’extérieur sur les cabines téléphoniques du centre et qui demandent la nationalité des retenus. À l’intérieur, certains viennent discuter avec toi pour demander des détails sur ta situation et ta nationalité, c’est peut-être des policiers, en tout cas des gens qui travaillent avec la police. »

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