14 mars 2008 – 5 avril 2008

     Refus d’entrer dans les chambres, refus d’être comptés, refus de manger, cartes déchirées, altercations avec la police. Ces actes quotidiens de révolte se construisent dans un rapport à l’organisation du centre et à tous les moments de contrôle et d’humiliation qui lui sont liés. Ils n’ont aucune fin, aucune limite. Ils sont repris par chaque nouvel arrivant. Seuls l’isolement et la répression parviendront à arrêter la révolte de Vincennes. Mais elle durera si nous continuons à téléphoner, à visiter régulièrement les détenus et à informer sur ce qui se passe à l’intérieur. Elle durera si nous continuons à manifester devant le centre. Elle durera si les initiatives provenant de différents groupes, collectifs, individus (actions, affiches, autocollants, etc.) se multiplient. Elle durera si la révolte s’étend aux autres centres, aux autres villes, à la société tout entière. Elle durera et s’étendra si nous nous révoltons avec eux.

Vendredi 14 mars

CRA 2. « Un chien, on ne le traite pas comme ça. Nous aussi, on a le droit de vivre sur terre. Ils ne nous respectent pas. Je viens de m’embrouiller avec un flic. Un homme parmi nous est gravement malade. Il a une pneumonie depuis 2003. Il est venu en France pour consulter un médecin. Ils l’ont arrêté le 20 février. Il a un certificat médical attestant qu’il est malade mais ils s’en moquent. Le médecin du centre lui a juste donné du paracétamol. Le monsieur n’arrive pas à respirer et ils ne veulent pas le soigner. »

« Cela fait douze jours que je fais la grève de la faim. Mon père est français. Il a été amputé de ses deux jambes. Je suis venu en France pour m’occuper de lui. La Cimade a écrit au juge, mais il a demandé que je reste encore quinze jours ici. »

On nous passe un détenu qui est avec la personne en grève de la faim.

« Il fait la grève de la faim depuis neuf jours. On le force à boire de l’eau sucrée. Sa tension chute, mais l’infirmière s’en moque. Il a 56 ans. La bouffe est immangeable. On nous donne des barquettes qui périment le lendemain. Ici, c’est crade. J’ai chopé des champignons. Les serviettes ne sont changées qu’une fois par semaine. On nous donne des draps une seule fois, à notre arrivée. Ils nous mettent des coups de pression : ils entrent dans les chambres en pleine nuit. »

Dimanche 16 mars

CRA 2. « J’ai dit aux flics que j’étais mineur. Je leur ai demandé de m’emmener dans un centre pour mineur, mais ils m’ont emmené à l’hôpital. Ils m’ont fait un test osseux pour vérifier mon âge. Le médecin a dit que j’avais 18 ans, mais moi, je suis mineur. »

« Tout le monde a déchiré sa carte d’identification vendredi. Le capitaine a dit qu’il n’y aurait ni nourriture, ni visite, ni médecin si on n’acceptait pas la carte. J’ai été arrêté deux fois. Une fois à la préfecture de Chartres alors que j’allais faire une demande de régularisation. Et une seconde fois, à la sortie du métro Jules-Joffrin. »

« Ils ont ramené beaucoup de monde ce week-end. Ça a chauffé. Ils voulaient nous mettre à cinq par chambre. Les flics ont sorti leurs bâtons, l’un d’entre eux son pistolet. Le capitaine l’a fait partir. »

« Vendredi soir, deux personnes fumaient dans le couloir. Deux flics sont passés et leur ont demandé de sortir. Une flic a violemment arraché la cigarette de la main de l’un des retenus. Le retenu a poussé la flic. L’autre flic lui a mis une droite dans le visage. Cette flic a particulièrement la haine. Elle crée toujours des problèmes. Le commandant nous a dit qu’elle ne remonterait plus. Vendredi, on a tous déchiré nos cartes. On les a mises dans un sac que l’on a balancé à l’accueil. Suite à cela, ils ont mis deux personnes en isolement. Ils les ont prises au hasard, parmi ceux qui parlent bien français. Les flics m’ont dit que j’étais un meneur, parce que je leur parlais au nom de tous. L’autre jour, ils nous ont tous rassemblés dans le réfectoire pour nous compter. Il y avait beaucoup de flics et des chiens. On aurait dit qu’ils cherchaient quelqu’un qui s’est enfui. Mais ils n’ont rien dit. Samedi, j’ai entendu l’alarme qui venait du CRA 1. J’ai vu une quinzaine de flics courir là-bas. On ne sait rien de ce qui s’y passe. En ce moment, ils mettent beaucoup de coups de pression. Ils nous traitent comme des chiens. La nuit, ils passent dans les chambres sous prétexte de chercher des gens. Mais ce ne sont que des coups de pression et des provocations. Ils pourraient aller directement dans la chambre du mec qu’ils cherchent. Au lieu de cela, ils font toutes les chambres. Comme j’ai les cheveux longs, ils se foutent de ma gueule. Quand je leur ai dit que le type qu’ils cherchaient n’était pas là, ils m’ont répondu : “Fermez vos gueules et montrez vos cartes !” Ici, certains flics ont la haine. Je ne sais pas si ce sont des fachos, mais ils ont vraiment la haine contre les immigrés. Il est impossible de dormir. La nuit, ils claquent les portes. On entend les aboiements des chiens de la brigade canine à partir de 4 heures du matin. Ils sont du côté du CRA 1. Là-bas, ils ne doivent pas dormir de la nuit ! Le matin, c’est le micro qui nous réveille. Dans les chambres, il y a des odeurs incroyables. Dans les chiottes, on pourrait attraper n’importe quelle maladie. Vous verriez les douches, les couloirs, le réfectoire, vous n’en croiriez pas vos yeux. Ici, c’est comme une prison. »

Le samedi 5 avril, 15 000 personnes manifestent à Paris à l’appel de l’Ucij. À la suite de cette manifestation, environ 200 personnes se rendent devant le centre de rétention puis manifestent à Joinville, où Baba Traoré a trouvé la mort la veille alors qu’il essayait d’échapper à un contrôle de police. Le samedi suivant, le 9e Collectif de sans-papiers a appelé à manifester à Joinville pour protester contre la mort de Baba Traoré. La manifestation a été bloquée par la police avant d’arriver au CRA. Seules quelques personnes ont réussi à se rendre devant le centre pour entamer un parloir sauvage avec les retenus.

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