21 juin 2008 – 22 juin 2008

     Le 21 juin est mort le retenu Salem Essouli. Le 22 juin, le centre de rétention a brûlé. Pendant ces deux jours, nous n’avons jamais cessé de téléphoner, mais nous préférons livrer un entretien réalisé quelques jours plus tard avec deux retenus libérés. Récit à deux voix, depuis le CRA 1 et le CRA 2, de ces deux journées qui ont vu la destruction du centre de rétention de Vincennes.

Samedi 21 juin

Un retenu du CRA 2. « Le jour de la mort du Tunisien, il y avait beaucoup de monde. Toutes les chambres étaient pleines. Les chambres de quatre étaient complètes. On avait du mal à trouver de la place pour les nouveaux venus. Des gens dormaient par terre sur des matelas. Ceux qui préféraient être avec leurs compatriotes étaient jusqu’à cinq ou six dans les chambres. Il y avait des tensions entre retenus et des vols entre nous. Quand les deux hommes sont allés réveiller le Tunisien, ils ont crié au secours. Les retenus sont arrivés pour voir ce qu’il en était, tout le monde voulait en savoir plus. Ils étaient très excités. Les policiers sont arrivés pour repousser les retenus. Ils sont venus avec les boucliers et, dans le couloir, l’un des agents a gazé les retenus qui venaient pour savoir ce qui s’était passé. Le gradé a aussi pris du gaz dans les yeux. La tension était vive ce jour-là. Ils ne nous ont annoncé sa mort qu’à 20 heures. De 15 heures 30 à 20 heures, le gradé nous a toujours dit que son état était critique, mais qu’il était vivant. Peut-être qu’ils ne nous ont pas dit qu’il était mort pour apaiser les tensions. Ils ont attendu que le Samu intervienne et le conduise à l’hôpital, puis ils nous ont dit qu’il était décédé une fois arrivé à l’hôpital. On a d’abord ressenti une trahison. Ils ne nous ont pas dit la vérité. Les retenus ont poussé un cri de détresse en disant qu’il fallait qu’on fasse quelque chose, sinon nous allions tous mourir comme ça, un à un, du jour au lendemain. Les gens ont directement pensé que c’était l’administration du centre qui était responsable. Les soins ne sont pas appropriés. Tout le monde en a profité pour dire ce qu’il avait sur le cœur. Ce soir-là, il y a eu un premier départ de feu dans une chambre. La police a commencé à éteindre le feu, puis les pompiers sont intervenus. »

Un retenu du CRA 1. «J’étais dans le CRA 1. Le centre est divisé en deux. Mais on se connaît. On se voit régulièrement lors des visites ou au tribunal. On recueille des informations par téléphone. On a vu du mouvement de l’autre côté du centre. Les flics font le tour de chaque centre. Ils ont des cabines à chaque coin pour nous surveiller. À travers le grillage, on a vu beaucoup de policiers courir. On s’est dit que quelque chose se passait. Certains ont reçu des coups de fil. On a appris que quelqu’un était mort. Des policiers sont revenus pour voir notre réaction. On nous a dit que la personne n’était pas morte mais qu’elle était dans un état critique. De notre bâtiment, on peut voir la grande cour d’accès. Vers 19 heures ou 20 heures, on a vu les pompiers sortir avec le mec sur un brancard. C’était inhabituel. On avait déjà vu des tentatives de suicide, mais ça n’avait rien à voir. Les retenus ont eu l’impression que cette personne était vraiment morte. On était découragés et choqués. On a vu le feu dans l’autre CRA. On a vu la fumée et senti l’odeur des gaz lacrymogènes. Les gens disaient qu’il y avait beaucoup de flics, ils étaient inquiets. On sentait que quelque chose pouvait se passer. Souvent, on sait que les grèves de la faim ne durent pas. Mais on s’est dit que là, une grève allait reprendre. On a discuté entre nous, sans meneur. On a décidé de faire une minute de silence en mémoire de la personne qui était morte. On s’est dit qu’on n’allait pas manger. On voulait aussi boycotter les tribunaux pour donner l’impression d’un village mort. On voulait rendre hommage à la personne décédée. »

Un retenu du CRA 2. « La majeure partie des retenus est restée dans la cour jusqu’à 3 heures du matin. On ne pouvait pas accéder aux couloirs à cause des gaz lacrymogènes de l’après-midi et de la fumée de l’incendie. Nos couloirs sont fermés par des portes coupe-feu qu’on ne pouvait plus ouvrir. Dans la cour, tout le monde se posait la question de savoir comment on en était arrivé là. Les autorités ont beau parler, la réalité de l’intérieur du centre est qu’on n’est pas traités comme des humains. On est des sans-papiers, on n’est pas traités comme des humains. On est mis dans une position d’infériorité. C’est pas facile à vivre. Des gens craquent. Ils pensent à se suicider. Bien avant d’arriver au centre de rétention, j’avais entendu qu’il y avait eu des mouvements de grève par rapport à la nourriture de mauvaise qualité, en trop petite quantité. Mais les gens se plaignent aussi du traitement psychologique, de la manière dont les policiers s’adressent à eux. La majeure partie des retenus sont des chefs de famille. Ils ont un certain âge. Ils ont un vécu. Ils sont maltraités par des élèves policiers dont la moyenne d’âge est de 25 à 30 ans, c’est choquant. Les gens sont tout le temps obligés de se contenir. Dans la nuit de samedi, ils étaient abattus. Ils pleuraient. Ceux qui connaissaient le retenu craquaient. D’autres les consolaient. À 3 heures 30, certains retenus sont rentrés dans leurs chambres. D’autres sont restés dans la cour avec les matelas. C’est une chose qui arrivait tous les jours. Quand il faisait chaud, les gens sortaient les matelas et s’installaient dehors. On se moquait parfois entre nous, on disait que les gens se croyaient au Club Med et ne pensaient qu’à leur bronzage. »

Dimanche 22 juin

Un retenu du CRA 2. « Dimanche, le réveil a été difficile. Les gens n’avaient pas dormi, ils se sont réveillés abattus. Vers midi, beaucoup de personnes étaient dans la cour. On n’avait rien décidé. Tout était normal. Vers 14 heures, ceux qui sortaient de la prière ont fait appel aux autres pour se regrouper et décider de quelque chose. Avec des gestes et des signes, ils ont appelé tout le monde. Presque toutes les communautés sont venues, Arabes, Noirs, Chinois, etc. Certains sont peut-être venus sans savoir pourquoi, d’autres pour le mort seulement, ou encore avec l’idée de faire autre chose. Durant cet attroupement, les gens ont décidé de faire une prière pour le mort. Tous assis à terre. Ceux qui pouvaient ont récité une sourate du Coran. Nous étions presque une centaine. Après, on a fait une marche silencieuse. On ne peut pas dire qu’il y avait un leader. Dans le centre, les gens ne sont pas arrivés le même jour. Ils n’ont pas tous les mêmes problèmes. Même si les gens cherchent à aller dans le même sens, ce n’est pas facile. Par exemple, toi, tu arrives aujourd’hui, tu as déjà une idée de révolte, tu le dis à quelqu’un qui a fait trente jours, il ne lui reste qu’une seule journée avant d’être libéré, donc il ne va pas participer à la révolte que tu décides. Ça a été spontané, les gens en avaient trop sur le cœur. La mort a été l’élément déclencheur. Les gens se sont dit que si on ne faisait pas quelque chose, on allait tous mourir comme ça. Pendant la marche, il y a des retenus qui ont crié “Allah akbar”. Pour dire que seul Dieu peut nous sauver ou nous venger de ce qui s’est passé. Un retenu n’était pas d’accord ; il a dit : “On a fait une prière pour le mort, maintenant il ne faut pas changer la connotation de la marche silencieuse en une marche religieuse.” Il a dit que si ce slogan continuait, il se désolidariserait de la marche. Il s’est mis en retrait et les gens ont arrêté de le prononcer. On est tous allés vers la grille. Les gens étaient tellement en colère qu’ils ont sauté dessus et l’ont secouée. Et celui qui avait manifesté contre le slogan est venu parler aux retenus. Il a dit que ce n’était pas l’objectif, qu’il ne fallait pas rentrer dans le jeu de la police, qu’en secouant la grille, la police allait croire qu’ils voulaient sortir et casser les grilles. Donc les retenus ont laissé la grille, et la marche s’est terminée. Les gens sont rentrés dans les chambres, mais ils sont sortis avec des matelas. Ils les ont entassés dans la cour. On a vu que les agents qui étaient là couraient pour aller au CRA 1 parce que ça chauffait aussi. Peut-être que quand les matelas ont été sortis chez nous, les retenus du CRA 1 l’ont vu, ils ont vu qu’on manifestait. De notre centre, on sentait l’odeur du gaz lacrymogène du CRA 1 et ça criait de partout. Alors qu’au CRA 2, bien que les matelas aient été sortis, il n’y a pas eu d’affrontements entre retenus et policiers. Je ne peux pas donner l’heure exacte à laquelle les matelas ont commencé à brûler, mais ça s’est passé une bonne vingtaine de minutes après que les policiers ont couru vers l’autre centre, et avant leur retour. C’est aussi après qu’on a vu du feu dans les chambres. Je ne peux pas dire si c’est la police ou les retenus qui ont mis le feu. C’est un édifice public et brûler un édifice public, ce n’est pas bien. Il pouvait y avoir des morts, mais en tant que retenu, je me réjouis que le centre ait pris feu. »

Un retenu du CRA 1. «Le dimanche matin, comme tous les jours, on s’est levés un peu tard, vers 10 heures ou 11 heures, pour ceux qui ne vont pas dans les tribunaux. C’était calme. Au centre de rétention, tous les jours se ressemblent, ce sont les mêmes activités chaque jour. C’était donc comme s’il n’y avait pas eu de décès le samedi. Les gars recevaient leurs appels au téléphone des cabines, comme d’habitude. Comme je l’ai dit, le samedi, on n’avait pas décidé de quelque chose. Après la prière de 14 heures, les gens sont venus et se sont attroupés, peut-être pour faire une marche silencieuse. Mais ils n’ont pas pu la faire car la police a vu l’attroupement et est entrée tout de suite. Parmi les retenus, il y en avait un qui était plus excité, les policiers l’ont pris de force et sont sortis avec lui. Les retenus n’étaient pas contents de la manière dont ils ont pris le gars. Ils ont essayé d’enlever la grille et ils criaient. Les policiers ont tout de suite lancé des gaz lacrymogènes pour disperser l’attroupement. Les gens pleuraient. Certains sont allés dans les chambres, d’autres sont restés. Ils ont cassé des morceaux de goudron fissurés et les ont lancés. Mais les pierres ne sont même pas passées tellement la grille est haute et fine. Il y avait beaucoup de gaz lacrymogènes, à tel point que les flics ne pouvaient plus entrer. Certains retenus sont allés vers l’autre bâtiment où il y avait moins de gaz, mais quand ils y sont entrés, les gens se sont encore excités partout. On ne savait même pas qui était qui. Un Arabe se tapait la tête contre le mur exprès. Ses amis ont commencé à l’attraper et lui dire de ne pas faire ça, mais il y retournait, et il est tombé. Tout d’un coup, j’ai vu la fumée. J’ai voulu m’approcher pour regarder, mais je n’ai pas pu voir, il y avait trop de monde. Je suis allé de l’autre côté. Il y avait un gars qui avait reçu du gaz lacrymogène en plein visage. Avec un ami, on a pris des serviettes pour le nettoyer et on est restés longtemps avec lui. Comme il y avait de la fumée et trop de lacrymo dans la cour, on ne pouvait pas y aller. Le feu a pris aussi à l’autre bout du bâtiment. Les pompiers sont venus, ils craignaient un peu l’excitation du groupe et n’osaient pas entrer. Le feu a duré un peu plus de trente minutes avant que les pompiers n’arrivent. Du bâtiment où j’étais et où on s’est tous blottis, on entendait beaucoup de bruit venant du bâtiment qui brûlait. Puis on est sorti de la chambre, parce que le gars qui était avec moi n’était pas bien du tout ; il ne pouvait plus parler. Quand on est sortis, j’ai vu que tout était délabré. Je suis retourné prendre un petit sac que j’avais préparé. Quand j’ai rouvert la porte, il y avait plein de lacrymogène. À cet instant, j’ai cru que j’allais mourir. Je suis descendu, mais je n’y voyais pas clair, j’avais une serviette sur les yeux. Il y avait de la fumée partout dans le nouveau réfectoire. Les policiers qui nous dirigeaient disaient : “Sortez ! Sortez !” Nous, dans notre tête, on a cru que c’était la libération. On croyait qu’on allait voir la porte de la cour grande ouverte. Je crois que la révolte a été spontanée. Si les flics avaient su faire, s’ils n’avaient pas dispersé les gens et qu’on avait laissé les gars marcher calmement, peut-être que cela se serait passé autrement. Moi, pour “centre de rétention”, je dis toujours “détention”, et les flics n’aiment pas ça. Mais pour moi, nous sommes en prison, on n’est pas libres. La manière dont les gens sont expulsés, le fait même que les gens soient expulsés, quand tu penses à tout cela, tu es démoralisé. C’est ça qui a créé ce sentiment de révolte. Comment le feu est arrivé ? Comment ils ont fait ? Franchement, je ne veux même pas savoir. C’est la mort du monsieur qui a suscité toutes ces violences-là, légitimes ou pas. Mais quand même, les révoltes, ça arrive partout. Quand il y a quelque chose qui ne va pas, il y a des révoltes, même en ville, dans la vie courante, il y a toujours des révoltes. »

Un retenu du CRA 2. « Au CRA 2, il n’y a pas eu d’opposition aux pompiers ni aux agents de police pour éteindre le feu. Nous nous sommes mis dans un coin pour qu’ils puissent passer. Deux ou trois agents sont entrés. Ils nous ont matraqués et ont utilisé des bombes lacrymogènes pour mettre en sécurité leurs collègues. Les CRS sont entrés en colonne avec des extincteurs mobiles qu’ils poussaient. Ils sont arrivés à hauteur du feu et ont essayé de l’éteindre ; ils n’ont pas pu. Les pompiers sont arrivés une vingtaine ou une trentaine de minutes après. Ils ont essayé d’abord de sauver les meubles avant de nous évacuer nous. Comme on est des sans-papiers, ils s’en foutent. Ils ont d’abord essayé de sauver le CRA. C’est le CRA qui leur tient à cœur et non les personnes physiques. Au moment où ils ont senti que le feu allait prendre dans tout le bâtiment, ils sont venus vers nous pour nous évacuer. Alors on leur a dit : “Non ! Si c’est comme ça, on préfère mourir tous ensemble dans le feu plutôt que de sortir. Vous, dans un premier temps, vous n’avez pensé qu’à sauver les meubles au détriment des personnes !” Peut-être qu’ils n’ont pas aimé, mais c’est la vérité.

Ils nous ont demandé ensuite de partir par groupe de 10. Tout le groupe s’y est opposé. On leur a dit : “On est un groupe et si on va quelque part, on y va ensemble.” Ils ont refusé en nous disant qu’ils ne prendraient pas le risque de tous nous accompagner. On était presque une centaine, ils n’avaient pas assez d’effectif pour nous encadrer. On s’est laissé faire. Ils nous ont emmenés jusqu’au gymnase de l’école de police. On y a retrouvé les retenus du CRA 1. Les gens étaient intoxiqués par la fumée et les gaz lacrymogènes. Ils nous ont rassemblés au milieu pour avoir une vision sur le groupe. Ils ont baissé le rideau de la porte du gymnase et nous ont gazés. Ceux du CRA 1, qui étaient déjà intoxiqués, ont commencé à tomber. Leurs poumons étaient déjà plein de gaz ou de fumée. À ce moment, le Samu est beaucoup intervenu. Ils nous ont conduits dans la cour, sur le parking où les agents de police garent leurs véhicules. Ils ont fait un cercle avec les camions de CRS. On était à l’intérieur du cercle. Les CRS étaient entre les camions et nous. Ils nous ont comptés. Ils voulaient connaître l’effectif. Ils ont des comptes à rendre. Des ordres ont été donnés. Leur priorité, c’était l’effectif et non pas l’état de santé des retenus. On a entendu qu’une cinquantaine de personnes s’étaient échappées. C’était faux. Quand ils faisaient l’appel, les gens ne répondaient pas. Moi-même, je n’ai pas répondu. J’étais énervé par rapport à leur comportement. Quand on s’est retrouvés dans la cour, des retenus du CRA 1 ont dit que quelqu’un avait été tabassé. Il était gravement blessé. Certains ont dit qu’il était mort. »

Un retenu du CRA 1. « Au gymnase, on m’a raconté que quelqu’un était tombé sur la nuque, en descendant l’escalier au niveau du réfectoire. Son sang coulait. Les policiers sont venus prendre la personne. Ils l’ont tirée et l’ont fait passer par une porte qui s’ouvre avec un badge. Ils l’ont emmenée vers l’infirmerie et ont refermé la porte. On est restés dans la cour pendant plusieurs heures. On savait que des gens étaient devant la porte d’entrée et voulaient savoir ce qui s’était passé. Mais les policiers ont garé un car du Samu entre les associations de l’extérieur et nous, pour nous cacher. Trois députés sont venus nous voir. Ils nous ont dit qu’ils allaient plaider pour une libération de tout le monde. Après une trentaine de minutes, ils sont revenus pour nous dire qu’ils n’avaient pas eu gain de cause. Le préfet a refusé une libération collective et immédiate. Après 22 heures, ils sont venus nous voir pour nous dire que ceux qui voulaient manger devaient y aller. Un petit groupe est parti manger, mais, instinctivement, sans aucune communication entre nous, la majorité a décidé de rester. Ensuite, les policiers nous ont dit que les personnes qui voulaient récupérer leurs affaires au coffre devaient aller les chercher. Ils ont accompagné jusqu’au coffre 10 ou 15 groupes de trois personnes, mais elles ne sont jamais revenues. Ceux qui étaient partis manger ne revenaient pas non plus. Un agent est venu nous demander s’il y avait d’autres personnes qui voulaient aller récupérer leurs affaires. Tout le monde a refusé. On leur a répondu qu’ils étaient en train d’essayer de nous désolidariser et qu’ils voulaient casser l’ensemble du groupe. Un monsieur, je crois que c’était le chef de la police, a demandé si on avait un délégué. On a dit qu’on était tous ensemble et qu’il n’y avait pas de délégué, ni de responsable. Ils ont commencé à parler avec un retenu, qui a demandé à aller voir ce qui se passait, où avaient disparu les gens. On lui a dit de ne pas y aller, qu’il n’allait pas revenir. Ils ont juste dit qu’ils allaient parler avec lui. Mais il n’est pas revenu. [Cette personne, ce jour-là, a été placée en garde à vue.] Ceux qui avaient encore leur portable ont reçu des appels pour dire que, vraisemblablement, on allait nous conduire dans d’autres centres. Mais nous, on voulait rester ensemble. Il était 22 heures ou 23 heures, il était tard, la gendarmerie a réussi à nous serrer, serrer, serrer ; elle nous a fait partir un à un jusqu’au coffre. Ils ont commencé à mettre quelques personnes dans des fourgons, certaines étaient menottées. On avait peur, on a dit que ce n’était pas possible de partir comme ça. Notre groupe était parmi les derniers, on est restés jusqu’à minuit, 1 heure du matin. On savait qu’on allait nous éparpiller, mais on ne savait pas où. La personne que j’avais aidée, qui avait reçu du gaz lacrymogène dans le visage, devait aller dans mon bus. Ils l’ont appelée, ils sont allés la chercher, mais elle ne pouvait pas marcher. J’ai demandé : “Est-ce que cette personne doit encore aller en rétention ? Pourquoi ne pas l’amener directement à l’hôpital ?” Les flics ont dit qu’il faisait semblant, que c’était du cinéma. C’est comme si les policiers et les CRS voulaient nous dire tout le temps : “Vous avez vu, nous, nous sommes forts.” Ils ont soulevé le gars en question, de manière horizontale, pour le mettre dans le bus. Je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait obliger celui-là à rentrer, je sais qu’il ne faisait pas semblant. Finalement, ça n’allait tellement pas qu’ils ont dû le faire redescendre et appeler l’infirmière. Ils l’ont mis sur un brancard, et il est parti dans la voiture des pompiers. Et on est partis. J’ai vu le panneau “Lille”, puis “aéroport”, on s’est alors dit que c’était encore plus grave que ce qu’on pensait. Mais on est arrivés au centre de rétention. Voilà. »

La nuit du 22 juin, les retenus de Vincennes sont pour la plupart transférés en autocar vers d’autres centres de rétention : 54 retenus à Lille-Lesquin, 100 à Nîmes-Courbessac (en TGV spécialement affrété), 40 personnes au centre de rétention de Paris-Cité, 22 à Rouen-Oissel, 18 à Palaiseau, 10 au Mesnil-Amelot. Certains seront expulsés, mais la grande majorité sera libérée. D’autres seront arrêtés et inculpés. Aucun bilan exhaustif n’a été publié par la suite.

Le 21 juin, à 21 heures, une trentaine de manifestants se rassemblent spontanément devant le centre de rétention de Vincennes lorsqu’ils apprennent qu’un retenu est mort. La police ne les laisse pas accéder au centre. Le lendemain, le centre prend feu sous les yeux des manifestants. Vers 23 heures, après le transfert des détenus, un rassemblement se déroule devant le commissariat de la rue Louis-Blanc, en soutien aux deux retenus en garde à vue. Une trentaine de personnes sont présentes. Le 24 juin, à l’appel du 9e Collectif de sans-papiers, 200 personnes manifestent devant les ruines du centre de rétention de Vincennes. D’autres se rassemblent devant le commissariat de la rue Louis-Blanc pour exiger la libération des deux retenus placés en garde à vue suite à l’incendie.

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